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mercredi 15 juillet 2015

« Nous ne transigeons pas avec l’intégrité »

9 juillet 2015

http://intranet.cnrs.fr/intranet/actus/150707-alain-fuchs-integrite.html

Bien que rares, les cas de méconduite scientifique entachent la réputation de la science auprès du grand public. Le président du CNRS, Alain Fuchs, nous explique comment l’organisme réagit face à ce phénomène.

Peut-on dire que les cas de fraude scientifique se sont multipliés ces dernières années ?

Portrait d'Alain Fuchs, président du CNRS
Alain Fuchs : Je réserve pour ma part le terme de « fraude » scientifique à une situation dans laquelle un chercheur a inventé un résultat de toutes pièces. Même si elles existent, ces pratiques, véritables tentatives d’assassinat de la science, sont fort heureusement très rares. C’est pourquoi je préfère recourir au terme de « méconduite scientifique ». Le terme recouvre des pratiques diverses. Il peut s’agir d’omission d’une partie des résultats, d’embellissement des résultats, de mauvaises présentations de figures, etc. Ce peut être de ne pas avoir suffisamment testé la reproductibilité de ces résultats, sous prétexte que c’est long, que c’est cher, que l’on veut publier tout de suite. Ou alors prétendre qu’on les a reproduits alors que ce n’est pas le cas. La méconduite peut également être liée aux figures, qui peuvent avoir été retravaillées, avec un logiciel type Photoshop par exemple quand il s’agit de photos. Ce sont autant de mauvaises manières qu’il faut identifier et traquer. Est-ce courant ? C’est très difficile à dire… Pour notre part, le nombre de cas ne dépasse pas une dizaine par an, alors qu’en 2014 plus de 40 000 publications ont porté la signature CNRS. C’est à cette aune-là qu’il faut tenter d’évaluer l’étendue des cas de méconduite scientifique.

Comment faire pour mieux les repérer ?

A. F. : En toutes disciplines, l’avancement de la science consiste en ce que d’autres scientifiques doivent être capables de reproduire les résultats obtenus par un de leurs pairs pour en tester la véracité et l’étendue de leur validité. La science avance par approximations successives. Un premier résultat paru fera souvent l’objet de travaux complémentaires. Il peut y avoir polémique. Et au bout d’un moment, un consensus finit par s’installer. C’est la vie de la science, une vie riche et complexe. Les faits scientifiques ne parlent pas d’eux-mêmes ; ces faits sont toujours construits. Or, pendant toute cette période de controverse, qui peut parfois durer des mois, des années même, il peut être difficile de repérer d’éventuelles méconduites au milieu de cette vie foisonnante de la science. C’est la raison pour laquelle un organisme comme le nôtre doit être extrêmement prudent. Il ne s’agit pas de fermer les yeux ou de laisser faire. Mais notre travail est d’assurer un climat favorable à l’éclosion de la meilleure science et non d’instaurer une sorte de police de la science.

Dans le même temps, le nombre des publications a explosé. La pression à la publication est-elle responsable de ce genre de pratiques ?

A. F. : Il existe environ 28 000 journaux actifs toutes disciplines confondues qui publient 2,5 millions d’articles primaires par an ! Le volume des publications scientifiques est devenu colossal. Et il ne cesse de croître. Entre 2002 et 2012, selon l’association STM, le nombre de journaux a augmenté de 2,5 % par an tandis que le nombre d’articles a crû de 3 % par an. Et cette augmentation va sans doute s’amplifier dans les prochaines années. Comment traiter une telle masse ? L’évaluation par les pairs, qui reste comme la démocratie le pire système à l’exclusion de tous les autres, a forcément du mal à suivre. À combien d’arbitres l’article a-t-il été soumis ? Qui a choisi ces arbitres ?
La principale raison de cette croissance tient au nombre de chercheurs dans le monde. Mais ce n’est pas la seule. Il est certain que la pression à la publication joue un rôle. La compétition et la concurrence entre les chercheurs font naturellement partie du jeu. Mais l’usage inapproprié et systématique d’indicateurs chiffrés (facteurs d’impact, facteur « h », etc.) a tendance à fausser ce jeu. La qualité d’un travail scientifique s’évalue par les pairs, elle ne se mesure pas par des chiffres. Je tiens d’ailleurs à signaler au passage que le Comité national de la recherche scientifique résiste autant qu’il le peut à cette furie des indicateurs. Les comités d’évaluation essaient de les utiliser avec discernement, en étant les plus vertueux possibles. Mais il est impossible de s’extraire du monde… De plus, les journaux fonctionnent selon une logique de marché, ils font monter les sujets, provoquent des effets de mode. La communauté scientifique a délaissé l’industrie de la connaissance (10 milliards d’euros) et en a laissé la responsabilité de l’édition aux éditeurs.

Certaines disciplines sont-elles plus exposées ?

A. F. : Les sciences de la vie sont plus souvent montrées du doigt que les autres. Mais sur quelles bases ? Je suis très méfiant vis-à-vis de ces accusations. Je crains pour ma part que toutes les disciplines soient touchées. Ce qui est certain, c’est qu’il y règne une compétition acharnée, liée au fait que ce sont les sciences de ce début de siècle, celles où le rythme des découvertes est probablement le plus rapide.

Comment les institutions de recherche peuvent-elles combattre ces phénomènes ? Quel est le processus au CNRS ?

A. F. : Nous avons au CNRS une procédure souple qui est, je crois, assez efficace, même si l’on peut toujours faire mieux. Lorsqu’il y a soupçon de méconduite, l’institut auquel le laboratoire du chercheur est rattaché est alerté et lance une investigation. Si l’institut juge le sujet suffisamment sérieux, il sollicite une commission indépendante d’expertise scientifique : si la méconduite est avérée, une commission administrative paritaire dite disciplinaire est mise en place. Cette procédure enclenchée va provoquer le vote d’une proposition de sanction pouvant aller jusqu’à la radiation du chercheur. C’est le président du CNRS qui décide, in fine, de la sanction sur la base de l’avis de la commission.
Le cadre dans lequel nous évoluons est celui de la fonction publique d’État. Tout y est fait pour protéger la réputation des agents. Il est ainsi permis de faire la publicité des sanctions mais sans faire de déballage. Si les fautes reprochées et avérées relèvent de la loi, le cas est alors signalé à l’autorité judiciaire. Je ne crois pas qu’on puisse parler de laxisme des institutions scientifiques. Nous travaillons à rappeler les règles de déontologie et de l’éthique scientifique. Le Comité d’éthique du CNRS (Comets) a rédigé un excellent guide des bonnes pratiques que nous avons diffusé abondamment dans les laboratoires. Faut-il aller plus loin ? Peut-être, mais sans bâtir d’usines à gaz. J’envisage la mise en place d’une formation à l’intégrité scientifique qui s’adresserait à tous les agents recrutés.

Quelles sont les sanctions encourues ? Quel est le bilan des sanctions prononcées ces dernières années au CNRS ?

A. F. : Les sanctions sont réparties en quatre groupes qui vont de l’avertissement et du blâme pour les plus légères à la retraite d’office et à la révocation pour les plus lourdes. Entre ces deux types de sanctions, il existe un éventail de possibilités comme l’abaissement d’échelon, l’exclusion temporaire de quinze jours, le déplacement d’office, la rétrogradation et l’exclusion temporaire pour une période comprise entre trois mois et deux ans.
Ces deux dernières années, j’ai été amené à prendre huit sanctions dont une révocation, une mise à la retraite d’office, une rétrogradation et cinq exclusions temporaires. Toutes ne concernent pas des méconduites scientifiques. J’ai le sentiment que nous ne transigeons pas avec l’intégrité, que chacun est conscient dans cette maison que la liberté dont nous bénéficions doit s’accompagner d’une grande sévérité quand il y a débordement. Il en va de la réputation de la science auprès de nos concitoyens.

Dans quelle mesure ces méconduites scientifiques procèdent-elles d’une forme dévoyée de management de la science ?

A. F. : Je viens d’évoquer la course à la publication. Dans cette compétition exacerbée, chaque équipe s’organise pour être la première à publier selon le principe non écrit mais intégré qu’il vaut mieux être le premier, même si les résultats ne sont pas encore très solides. Ce sont des pratiques contre lesquelles il est très difficile de lutter car nous en sommes collectivement tous complices, même si, il faut le relever, certaines instances mettent en garde régulièrement le monde scientifique contre ces déviances. Il se peut que nous soyons en train d’atteindre une forme de limite de notre modèle de production scientifique. Une meilleure régulation du système passera par des mesures prises collectivement au niveau global (mondial) et par une évolution forte du mode de publication.
Propos recueillis par Louise Lis
Télécharger le guide « Promouvoir une recherche intègre et responsable », Comité d’éthique du CNRS, juillet 2014, 44 p.

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